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 big boys don't cry (ana)

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Ven 15 Sep - 16:09


5 octobre 2017
pleine lune


Les doigts s'agrippent à la couverture du bouquin, un instant ; les jointures se serrent, craquent presque pour embrasser l'ouvrage et l'empêcher de glisser. Jehan pince ses lèvres, fronce un peu des sourcils - la perfection de sa vue est fausse, et l'envie de porter des lunettes est plus qu'absente, qu'importe les maux de tête - tandis qu'il décortique le titre du livre. Pendant un moment, l'étrange reste sans mouvements, le regard fixe, le corps presque tanguant, avant que le roman ne rejoigne une pile à sa gauche. À peine quelques instants passent avant qu'il ne passe au livre suivant, les classant les uns après les autres. Jehan a la mâchoire serrée ; non pas car il est tendu, mais plutôt car l'activité ne lui apporte aucun plaisir. Il travaille au Page Turner depuis trop longtemps, maintenant. Des détails minimes l'irritent beaucoup trop. Comme les gens, incapables, qui abandonnent les romans consultés un peu partout sur les tables de travail, et qui l'obligent à faire le ménage derrière eux. Quelque chose naît en lui, lorsqu'il est de corvée dans les innombrables rangées de bouquin ; le poing se serre lorsque l'oeil se pose sur les pauvres étudiants qui rigolent, prennent leur connerie scolaire et disparaissent non sans laisser un bordel monstrueux derrière eux.  S'il ferme les yeux un infime instant, il peut voir Nahej qui fonce vers eux pour les éventrer sans hésitation.

Jehan sourit, lorsqu'il les ouvre. Il porte un air ravi, voire angélique, et salue les dits étudiants d'un signe de la main.
- Revenez quand vous voulez, les gars ! qu'il balance, non pas qu'il les connaisse personnellement, mais car Jehan est connu pour être le bon gars, et que la plupart des clients l'apprécie à un certain point.
Bande de con.

De nouveau, l'ajin se concentre sur les livres. Il en trie un certain nombre pour ensuite agripper le guidon d'un vieux chariot où il les a déposé, se dirigeant vers les rangées. Tandis qu'il parcourt le labyrinthe d'étagères usées, Jehan se tord le cou brièvement vers l'horloge. La nuit est avancée. L'aiguille avance lentement, mais l'heure approche. Elle est presque là. Jehan n'a pas besoin de jeter un coup d'oeil par la fenêtre pour savoir que la lune est ronde et pleine, cette nuit. Il le sait. Il le sait, car elle sera là dans quelques minutes à peine, lorsque la grande aiguille se positionnera parfaitement sur le deux.

1:53

L'immortel parvient à se convaincre, comme à chaque fois, qu'il ne compte pas les minutes. Il aborde même un air surpris pendant une seconde, parfait pour se flouer lui-même, face à l'heure si avancée. Le temps défile trop rapidement. Il parvient à contenir le rictus qui tente de naître sur ses lippes, tournant son regard vers les bouquins et leur poussière. Les roues grincent et couinent tandis qu'elles tournent, tournent et tournent, tandis que le grand monstre s'enfonce en boitant faussement dans la dernière allée de l'étage, là où les lumières sont un peu défectueuse, où les tables prennent également poussières et que, forcément, certains couples aiment se perdre pour - ne pas - étudier. Jehan ne les plaint pas ; il s'est permis de faire la même chose plusieurs fois, à cet exact endroit, en compagnie de Mose.
Un bout de langue apparaît entre ses lippes,  un bref instant. Un regard, tantôt clair, maintenant sombre, s'attarde sur la dite table, avant qu'il ne se permette un rictus. L'expression est tout sauf angélique ; l'immortel n'aborde pas de masque, dans la noirceur de l'endroit, seul avec lui-même. Il ne se leurre pas inutilement. De nombreuses années ont déjà passé, depuis qu'il sait que ses ailes, s'il en possède - sa mère adorait tant l'appeler mon petit ange, autrefois - sont noircies par les litres de sang ayant coulés. Noyé de ses innombrables morts, Jehan sait que ses ailes ne l'amèneront pas au ciel.
Et bien, tant pis. Il n'a jamais été de ceux à se plaindre.

Le soupir retente et les doigts s'accrochent de nouveau aux ouvrages. Jehan les attrape trois à la fois, les tient d'un bras et les place de l'autre, lent, las. L'esprit reste vide tandis qu'il exécute la tâche, et perdu dans les abysses profondes de ses pensées, il sent son corps se braquer en entier lorsque le parquet grince, quelques mètres plus loin. Quelqu'un se trouve sur l'étage. Vu l'heure, les quelques personnes présentes sont au rez-de-chaussée devant leur pc, à boire un café et à pleurer le début de l'année scolaire. Peu sont nombreux à chercher un bouquin parlant de l'histoire d'Alexandre Legrand ou alors, un ouvrage sur l'espace datant des années 1940 dont la plupart des informations ne sont plus véritables. L'étrange s'accroupit simplement, rangeant le dernier livre qu'il tient - un magnifique spécimen à propos des dinosaures - tandis que les pas se rapprochent. Une fois le roman en place, les pas cessent, trop près, et Jehan tourne les yeux vers le nouvel arrivant.
Ce n'est pas Ellie Marr, mais plutôt son mari.
Son père.
Le gamin - car il reste, malgré lui, malgré tout, un gamin face à son paternel - aborde une expression calme, neutre, vide, à dévisager l'homme. Il ne l'a pas vu depuis des années. Il sait le nombre exact mais ne s'attarde pas à y penser. Non pas que la chose soit forcément douloureuse, mais plutôt car il a perdu intérêt. Avec les années et surtout les morts, Jehan a perdu intérêt pour un grand nombre de choses. Alors il le fixe simplement, une onze de curiosité dans l'oeil peut-être bien - que fait-il là ? -  et il se permet de prendre la parole, face au lourd silence.
- Ah, ça fait longtemps, qu'il dit, rien dans la voix, qu'un ton plat et calme. Sa tête se penche légèrement sur le côté, tandis qu'il l'observe avec ce regard vide mais creux mais vide et bleu. Jehan garde le silence quelques secondes, comme s'il cherchait tout les mystères du monde voire pire encore, tout les mystères d'Anastase Marr. Il ne trouve rien. L'immortel se redresse alors, pense à mimer une grimace sur ses lèvres, boitant jusqu'à son chariot pour s'emparer de quelques livres.

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Dernière édition par Jehan Marr le Dim 15 Oct - 20:29, édité 1 fois
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Mer 20 Sep - 9:40


La nuit. Le silence. Pourtant, sous la pleine lune, avance une silhouette au pas feutré. Ni goule, ni ajin, encore moins humain : ce soir-là, un homme n’est plus, plus qu’un androïde dénué de pensée, enveloppe de chair sur un mécanisme mal huilé qui tourne obstinément suivant sa programmation.
Les pas arrivent à la porte du Page Turner que, après avoir jeté un mégot de cigarette sur le trottoir, la main pousse. Les pieds s’engagent à l’intérieur. Les yeux scannent la salle, ne trouvent pas leur cible. La voix, sourde et mécanique, s’enquit auprès d’un jeune gonze de la présence d’un certain barista, vingt-six ans, à peu près grand comme ça, châtain clair, les yeux bleus, et un air d’ado attardé. Le poing se serre, réprimant la commande instinctive d’aller s’écraser dans les lunettes de l’étudiant qui, pas plus concerné que ça, s’est contenté de hausser les épaules ; sa comparse, assise en face de lui, a cependant croisé plus tôt quelqu’un s’approchant de ce portrait-robot et qui rangeait des livres à l’étage, direction aussitôt prise dans la plus froide indifférence.

L’ombre tombe d’une rangée d’étagères à l’autre, pour s’arrêter à la dernière ; au milieu est accroupie une silhouette, vers laquelle les pas se dirigent, lentement, mais sans hésitation, puis s’arrêtent, à juste un peu moins d’un mètre. Et les regards se croisent.
Ça fait longtemps, et le temps se fige un instant. Puis, l’homme se retrouve face à ce type un petit peu plus grand que ça, châtain foncé, les yeux de ce bleu vide tels ceux qui leur font miroir, et un air d’enfant qui a dû grandir trop vite.
Froidement, Anastase Marr considère son fils. Il n’a pas réfléchi à comment le lui dire. Il n’a pas eu besoin de se faire la réflexion qu’il n’y a pas de bonne façon de le dire. Il doit juste le dire. C’est pour ça qu’il est là. Il ne serait jamais venu, sinon. Il est trop fier pour ça, Ana. Trop fier, et trop borné, au point d’être un peu con, parfois, comme elle le lui di… -sait si souvent.
C’est lorsque ses doigts perçoivent la fraîcheur de son Zippo qu’Ana prend seulement conscience d’avoir glissé la main dans sa poche, à la recherche de ses cigarettes. Son cerveau a bien enregistré à l’entrée du café la présence d’un panneau déclarant l’interdiction de fumer, mais Ana s’en tamponne. Il se désintéresse de Jehan, le temps de se tirer une sèche, la ficher entre ses lèvres, et l’allumer ; il inspire longuement, le bout incandescent grésillant dans le silence qui se pare peu à peu de pas qui s’éloignent. Quand Ana relève les yeux, son rejeton s’est de nouveau, nonchalamment, attelé à sa tâche, replaçant un livre, puis un autre, dans une étagère. Le patriarche ne bouge pas de ses positions et, la voix grave, mais d’une platitude à toute épreuve, déclare :
« Giselle est morte. »
La subtilité, c’est pour les faibles.
Entre ses lèvres pincées, Anastase exhale un long filet de fumée.
« T’aurais pas un cendrier ? »

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Dernière édition par Anastase Marr le Dim 15 Oct - 18:42, édité 1 fois
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Mer 20 Sep - 20:03


Lorsqu'il s'empare des ouvrages, les jointures se teintent d'un blanc presque sanglant. Jehan serre trop fort ; il observe son geste avec curiosité, une seconde, surpris par cet élan de colère, d'émotion, qui le traverse. Il dévisage sa main comme si elle était étrangère, si peu familière, et ne comprend pas. Il ne comprend pas. Les choses lui échappent, parfois. Les banalités les plus communes, les émotions les plus normales ; et Jehan ne les comprend pas. Alors, il dévisage ses doigts, une seconde, avant de relâcher la pression, avant de se remettre au travail. Il ne prend pas la peine de tourner son regard vers Anastase pour savoir ce qu'il fait ; Jehan n'en a rien à faire. Ou du moins, c'est ce qu'il pense, car il continue son ouvrage avec un certain calme qui contraste follement avec ses jointures blanches d'il y a quelques secondes. Une lueur s'est allumée, brève, dans la noirceur de son être, mais elle a déjà disparue. Comme une luciole qui peine à briller, une fois les ailes coupées.
C'est un exemplaire du Petit Poucet qu'il remet en place, lorsque la bombe tombe, s'écrase, massacre tout sur son passage, comme à Hiroshima. Mais Jehan est immortel, Jehan est un Ginkgo Biloba, alors malheureusement, il survit à tout ça.
Dans son geste, un arrêt, léger, présent. Dans son geste, un battement en coeur qui s'évade, la mécanique du coeur qui déraille, son souffle qui se fait la maille. Jehan ferme les yeux, essaie de penser, à quelque chose, qu'importe, n'importe quoi, avant de baisser le bras, le livre se trouvant encore entre ses doigts.
Il tourne les yeux vers le géniteur - pas le père, non, le géniteur, car Anastase a décidé qu'il ne l'était plus, son père, en le mettant dehors, et Jehan a accepté son choix - tandis qu'il pose sa simple, plate, douloureuse question.
- Non, pas sur moi ; qu'il répond, simple, plat et ne s'étonne pas de la stupidité de ses paroles. Jehan le dévisage, toujours stoïque, mais le bleu plus noir, dans ses yeux. Le ciel d'été s'est effacé, la tempête a rappliqué. Il pince ses lèvres, baisse les yeux sur le livre qu'il tient encore entre ses doigts et s'en étonne. Une seconde, ou plusieurs même, il se contente de dévisager l'ouvrage. Il ne pense à sa mère. Il ne pense pas à Giselle. Il dévisage l'ouvrage, en lit le résumé, apprécie les images. Il ne pense pas à sa mère, surtout pas.
Ses lippes se tordent dans un rictus colérique, presque expressif, sur son visage vide.
- Je suis pas humain, qu'il lance, comme ça, sans préparer le terrain, sans l'avertir. Il le dit simplement, l'immortel, tout en levant son regard pour l'enfoncer, l'ancrer, au creux de celui qui lui fait face, si semblable, si similaire. Jehan le dévisage, dur, froid, mais avec un fond de quelque chose, pourtant.
Certainement pas une pensée pour la mère.
- Maman, qu'il dit, en appuyant sur le mot, fort, alors qu'il continue sa tâche ; celle de placer les bouquins. Le fait-il par envie, ou simplement car il désire se tenir occupé, pour ne pas ressentir, pour ne pas vivre. Maman, elle ve-voulait que tu saches. Je lui ai dit non. Mais bon, maintenant... - il ne dit pas, ne dit pas la vérité, ce monstre trop gros dans la pièce qui les dévore tous les deux un peu plus à chaque seconde. Aucun des hommes ne chignent, aucun ne montre sa souffrance, mais le monstre est là, et il dévore, une bouchée à la fois -. Mais bon, j'imagine que t'es venu contre ta volonté pour m'annoncer sa - la chose, car c'est ce qu'elle aurait voulu, donc voilà.
Le petit Poucet retrouve sa place dans la rangée, avec les autres ouvrages, les autres membres de sa famille. Jehan tourne sa tête et dévisage son père, de nouveau.
- Maintenant, tu sais. Merci de me l'avoir dit.
Oh.
Oh, cette fois-ci, on a entendu.
On a entendu, un peu, dans la voix, en tendant l'oreille, le petit noeud qui prend place.
La luciole brille un peu, peut-être.

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Dernière édition par Jehan Marr le Dim 15 Oct - 20:27, édité 1 fois
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Dim 15 Oct - 20:00


Ana n’a pas flanché lorsque le couperet est tombé de ses lèvres. Ana ne flanche jamais, tout comme Ana ne pleure jamais. Pourtant, l’autre jour, alors que les eaux du Lac Huron, noires sous un ciel sans étoiles, engouffraient les dernières braises d’une barque en flammes, Ana a versé une larme, unique, brûlante. Et aujourd’hui, face à la noirceur orageuse qui assombrit soudain le bleu des yeux de sa chair, et bien qu’il soit sûrement le seul à le savoir tant la perturbation est brève — un nerf qui se contracte une demi-seconde sur sa tempe, et sa main qui cale sur le chemin devant amener sa clope à ses lèvres —, ce soir, pourtant, Ana flanche. Juste assez pour que Jehan ait le temps de se mettre à parler. Et il n’a pas l’intention de s’arrêter, le louveteau. Sa langue claque comme un fouet, une, deux, trois fois — et à chaque fois, Ana veut rétorquer. Mais Jehan enchaîne, et les répliques s’entassent, s’emmêlent sous le crâne du paternel qui, s’il se refuse à laisser paraître son saisissement, le toise volontiers sous des sourcils froncés d’une colère qui assombrit un peu plus son regard à chaque mot prononcé par sa progéniture.
Cette dernière se tait. Dans le silence — qui s’attarde, terrible ou peut-être narquois, au dépend des deux Marr qui se fight de la prunelle — dans ce silence de plomb s’élève bientôt un nuage de fumée, le souffle d’Ana qui, d’une nonchalante insolence, largue son mégot à terre, et l’écrase sous sa semelle.
Anastase Marr ne parle pas beaucoup. Anastase Marr agit. Le pas qu’il prend vers son fils n’a rien de pesant, rien de menaçant. Les yeux, pourtant, ne mentent pas sur ce qui va suivre. Ce soir, Anastase Marr va parler — et l’on sait, lui en premier, que ses mots peuvent se révéler plus puissants que ses poings.
« Dis-le, gronde-t-il la voix sourde, sifflante. Dis-la, ta chose. »
Cette fois il crache, dédaigneux, et rompt la distance qui le sépare de Jehan face auquel il se plante, de toute la prééminence de son aînesse qui n’a pas à rougir du menton qu’il doit lever afin de maintenir le contact entre leurs regards.
« Elle est morte. Giselle est morte. Maman est morte. Ma femme est MORTE ! »
Les bonnes vieilles habitudes ont la vie dure, même après huit ans, et grâce aux frasques répétées de ses autres enfants, Ana n’a pas perdu la main : elle s’écrase contre la clavicule de Jehan, le poussant, le provoquant d’un geste qui fait tellement partie du père que ce dernier n’en a même plus conscience.
« Dis-le ! Ou bien t’es trop faible, trop lâche ? Tu vas fuir, encore une fois, c’est ça, hein ?! »
Le ton monte, incontrôlable, et les mots s’embrouillent sur le fil précaire qu’est la pensée d’Ana mais il est lancé, il trace, sans s’arrêter, même s’il voit, net comme une texture en 4k, le mur vers lequel il est en train de foncer.
« T’es même pas foutu de parler d’elle sans me regarder ! Et tu oses m’accuser ? Tu oses ?! Mais qu’est-ce que tu crois ? Je fais jamais rien que j’veux pas faire, et tu le sais parfaitement ! T’es pas humain ? Ah ! ricane-t-il en roulant des yeux persifleurs. Merci pour le scoop, Pebble ! »
Ça — ça, il n’est pas encore certain de ce que c’est — ça suffit à la lui couper, à Ana. Et il reste un peu con, son front se défroissant une seconde, trahissant la surprise qu’il s’est faite à lui-même — mais quelle est-elle ? La certitude soudain confirmée et que, pendant des années il a parfois ironiquement, parfois très sérieusement, clamée — celle que son engeance, son aîné, son fils, son petit garçon, ne pouvait pas être humain ? Ou bien ce surnom, sorti des tréfonds d’un passé qu’ils croyaient enterré ?

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Dim 15 Oct - 21:29


Jehan ne sait pas ; Jehan a beau faire le grand et montrer qu'il l'est tout autant, il ne sait pas gérer ses émotions. C'est quelque chose qu'il a compris avec le temps. En lui, ils possèdent une étrange intensité ou une absence presque traumatisante, mais ne se perdent jamais au milieu de cela. Les émotions le percutent ou l'ignorent simplement. Jehan n'en a jamais parlé car les Marr ne parlent pas fleur bleu ; il s'est contenté d'observer les autres, de remarquer les différences et de les détester aussitôt. Il les ressent encore, aujourd'hui. À cet instant même, aussi. Une vague qui grandit de manière infinie et qui n'ira pas faire dans la dentelle avant de se fracasser contre ses barrières. Et qu'importe à quel point elles sont hautes, les dites frontières. Qu'importe que le garçon étrange se soit construit la plus grande des forteresses ; toujours, il finit les genoux au sol, le coeur au bord des lèvres, noyé dans ses propres larmes. Incapable de respirer, incapable de penser.
Les mots ont quitté sa gorge depuis quelques instants à peine, mais l'étouffent encore. Jehan a l'habitude d'étouffer. On ne le voit donc pas, sur ses traits. Ils sont vides, encore, toujours. Le coeur n'est pas en accord avec le corps. Un autre engrenage disparu, petit, mais assez important pour avoir dérégler les expressions.
Oh, et à quoi bon.
Tant mieux, c'est préférable comme ça.
Surtout ce soir.
Le souffle n'est plus entre ses lèvres, et heureusement. Car les paroles d'Anastase Marr sont aussi puissantes, sinon plus, que ses poings, et l'homme gronde aussi fort que le tonnerre à cet instant. Jehan ne bouge pas et regrette d'être grand ; l'éclair tombe toujours sur la forme la plus haute.
Un tressaillement le traverse ; léger, fantôme. Sa pomme d'adam bouge légèrement, et le père avance, encore. Idiot sont ceux de croire qu'Anastase Marr est un homme qui n'impose pas. Qu'importe qu'il soit petit, qu'importe que Jehan possède une tête de plus que lui, maintenant ; une part de lui, même invisible, frémit à voir la bête qui gronde sous ses yeux. Car il sait ; mieux que quiconque, il sait o combien les Marr sont sanguinaires.
Ne possède-t-il pas crocs et griffes, mais reste-il au moins un Marr, après tout.
C'est les yeux baissés pour dévisager son père dans l'oeil que Jehan se sent petit et chacune des phrases qui suivent lui fait perdre cinq ans à la fois. Lorsque le paternel se tait de nouveau, Jehan a sept ans, une peluche de dinosaure rouge entre les doigts, et se pince les lèvres pour ne pas pleurer, car il vient de faire un cauchemar.
Évidemment, le Jehan d'aujourd'hui, quant à lui, ne tilte même pas. Il ne cille aucunement, absent de son propre corps. Car si les vagues sont trop puissantes, lui s'absente. Jehan connait ses vagues ; elles le prennent depuis la nuit des temps.
Mais pas celle-ci. La paluche du padre qui s'écrase contre le haut de son torse est inconnue, a perdu de sa familiarité ; elle l'étouffe et lui fait perdre pied, et Jehan, une surprise certaine dans l'oeil, la mâchoire encore serrée, recule d'un pas qui n'a rien de sûr.  
Lors du premier coup, les murs de la forteresse tremblent, des pierres tombent.
Lors du second coup, ce n'est qu'un petit caillou qui chute.
Le Pebble tombe sur le plancher usé en même temps que le mot quitte les lèvres du père. Une part de lui-même, sans s'en rendre compte, a continué à jouer la patte de canard, et il s'est emmêlé les pieds. Tant mieux ; ses cheveux lui tombent devant les yeux. Tant mieux, il n'affronte plus son regard. Ça lui permet de respirer, une seconde, puis deux.
Respirer ne lui apporte rien. Jehan Marr ne sait pas retrouver son calme. Jehan Marr est le fils d'Anastase Marr, qu'importe si l'un comme l'autre, ils l'ont reniés depuis des années. Alors, le plus grand des Marr bouillonne, de l'intérieur. Le regard fixé sur les lattes de bois, il serre les dents, un peu pour les larmes, surtout pour la haine.
- Arrête, qu'il dit, bas, dans un murmure que lui-même ne capte même pas. Le mot est brisé, fissuré, faible et lâche. Il fait pitié. Arrête, qu'il gronde de nouveau, sans lever les yeux, encore. Tu te prends pour qui, Anastase ? Pour qui ? Mon père, peut-être, AH ! AH ! Le rire est faux, lourd, presque muet. Arrête de te mentir ; j'ai pas fui. J'ai été banni. Celui qui a fui, c'est toi.
On ne parlait pas de l'histoire d'Anastase Marr dans la demeure des Marr. On ne parlait pas de la cicatrice sur son dos, ou de l'absence des grand-parents, mais les enfants savent. Jehan sait. Et qu'importe à quel point il est le portrait de son père, les différentes restent marquées au fer à même sa chair. À même leur chair.
- Ma mère, elle a toujours eu plus de couille que toi, qu'il dit, sournois, car Jehan méprise et devient venin, plutôt que de pleurer comme s'il n'y avait pas de lendemain. Il ne pense pas à ses paroles, et ne trouve pas de logiques derrière eux. Il cherche à blesser et gronde ses mots comme une bête montre les crocs. Elle est morte par ta faute, c'est ça ?
Peut-être le pense-t-il, ou peut-être pas. Jehan ne sait pas. Il n'a conscience que de cette rage qui bouillonne dans ses veines et de cette envie de sang. Cette envie de le voir disparaître. Et lorsqu'il lève les yeux, enfin, pour rencontrer le regard bleu de son père, il n'est qu'à demi surpris de voir Nahej aux côtés de l'homme, ses longs doigts cendriers avançant vers lui.
- Qu — souffle-t-il, bas, le regard écarquillé, alors que la créature s'empare de sa proie d'un mouvement brusque et d'une force brutale, le faisant quitter terre. Elle le porte du bout de ses doigts comme une poupée de chiffon, écrasant lourdement le corps de l'homme contre une haute étagère de bibliothèque qui tangue sous le choc, un mètre au dessus du sol. l'IBM le dévisage d'un oeil absent, vide, approchant le faciès de sa maigre carcasse face à celui de la goule.
- Ou bien t'es — trop faible, trop — trop lâche, claque la voix d'outre tombe, un souffle cendré entre les lippes inexistantes. Merci pour le sc — scoop, Pebble.
Tendre est le cou entre ses doigts, et douce est la pression exercée. Nahej appuie un peu plus fort, sent un léger craquement et —
- Assez, dicte Jehan, encore au sol. La créature tourne son crane vers lui, une brève seconde, avant que les doigts ne quittent le cou et que le corps de l'homme ne s'écrase contre le sol. La créature reste sans mouvements, et Jehan sans mots.
- Ma — Maman est m — morte.  Maman.
Ou alors, peut-être possède-t-elle ses mots.
- Tais toi, qu'il gronde, pour le père et la créature et les sentiments aussi, à l'intérieur de soi.

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